Dans les travées de la littérature francophone d’Afrique de l’Ouest, l’épreuve du retour au pays natal pour la diaspora constitue un réservoir inépuisable de récits d’apprentissage, mais aussi de désillusions. L’écrivain Ezin Pierre Dognon a présenté son roman épistolaire et psychologique, Paris attendra. Filiation directe et assumée avec le chef-d’œuvre d’Olympe Bhêly-Quenum, Un piège sans fin, cet ouvrage interroge la fragilité du destin humain face à l’arbitraire d’un système judiciaire corrompu et aux chocs culturels du retour d’exil.

Le roman suit les tribulations de de Médeiros, un artiste résidant à Paris depuis dix ans, venu à Abidjan pour boucler une tournée culturelle couronnée de succès. Alors qu’il s’apprête à regagner la capitale française où l’attendent son travail et sa bien-aimée, Samira, son destin bascule brusquement à l’aéroport. Victime d’une manœuvre assimilable à un véritable enlèvement extrajudiciaire, de Médeiros est appréhendé sans convocation préalable et jeté dans un engrenage politico-judiciaire opaque sous le prétexte d’une ancienne affaire d’escroquerie totalement fabriquée. À travers ce décor abidjanais, qui sert de symbole aux travers institutionnels observés sur une grande partie du continent, Ezin Pierre Dognon dresse un portrait au vitriol d’une justice à deux vitesses, gangrenée par les pots-de-vin et le mépris des droits fondamentaux des prévenus.

La prison comme enfer terrestre et le refuge par la lettre mentale


L’une des réussites majeures de l’ouvrage réside dans la peinture sans concession des conditions de détention. Des cellules insalubres aux commissariats surpeuplés, l’auteur décrit un univers où l’accès à l’eau potable devient un luxe et où le statut de détenu annihile toute dignité humaine aux yeux d’une société prompte à condamner sans procès. Face à cet enfermement physique déshumanisant, Deméderose développe un mécanisme de survie psychologique : le monologue intérieur et l’écriture d’une lettre mentale adressée à sa fiancée Samira. Comme le souligne le préfacier, le professeur Bienvenu Koudjo, le roman acquiert ici une dimension philosophique et métaphysique. La nostalgie, le souvenir des jours heureux à Paris et l’amour deviennent l’ultime rempart contre la folie et l’effondrement moral.

Le drame de l’inadaptation et le tourbillon du destin


Au-delà de la critique pénitentiaire, Paris attendra explore le décalage douloureux vécu par la diaspora africaine de retour au pays. Naïf ou déconnecté des rouages informels locaux après une décennie d’absence, de Médeiros tente de se défendre avec des preuves juridiques là où le système exige des accommodements corrompus. Sa tentative d’évasion, déclenchée par la peur d’un second piège machiné autour d’une obscure histoire de téléphone portable, ne fait que resserrer l’étau autour de son existence. L’auteur pose ainsi une question existentielle universelle : sommes-nous tous, à un moment de notre parcours, les héros tragiques d’un destin qui nous échappe ?

Court, incisif et porté par un style rythmé, Paris attendra d’Ezin Pierre Dognon est un roman poignant qui se lit d’une traite. En mêlant le réalisme cru de la condition carcérale à la poésie d’un monologue amoureux, l’écrivain signe une œuvre d’une grande lucidité sur les dysfonctionnements sociétaux tout en rendant hommage à la capacité de résistance de l’esprit humain. Une lecture recommandable pour interroger les urgences de notre temps.

Donatien Fernando SOWANOU

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