Les petites et moyennes entreprises (pme) constituent incontestablement l’épine dorsale de l’écosystème financier de l’Union économique et monétaire ouest-Africaine (Uemoa), représentant entre 80 % et 95 % du tissu économique de la région. Pourtant, en dépit de leur poids prépondérant dans la création d’actifs, leur accès à la commande publique demeure marginal, voire invisible. C’est ce paradoxe structurel et systémique que le Dr Issifou Chabi Mougnan a choisi de passer au crible dans son ouvrage technique de référence : « Accès des Pme aux marchés publics dans l’espace Uemoa : entre attente et attentisme ».

Fort de plus de vingt ans d’expérience dans la commande publique et de son parcours au sein de grandes institutions de la région, notamment la Bceao, l’auteur livre un véritable plaidoyer à l’endroit des décideurs politiques. Son diagnostic est clair : l’incapacité des Pme à capter les marchés publics dans l’espace communautaire s’explique par quatre grandes familles de déterminants. Les barrières à l’entrée : elles se déclinent sur le plan administratif et financier. D’une part, les exigences bureaucratiques inflexibles des autorités contractantes (exigence de quitus fiscaux à jour dès le dépôt, attestations de bonne exécution, etc.) éliminent d’office les entreprises naissantes. Seuls le Bénin et le Sénégal n’éliminent pas d’entrée de jeu les entreprises non à jour du fisc. D’autre part, le coût d’achat des dossiers d’appel d’offres et les cautions de soumission (allant de 1 % à 3 % du montant de l’offre) constituent des freins financiers majeurs.
Le difficile accès au financement : les banques perçoivent toujours les Pme comme des entités à haut risque en raison d’une comptabilité souvent éloignée des normes Syscohada. De plus, les taux d’intérêt débiteurs élevés et l’exigence de garanties hypothécaires bloquent l’accès au crédit. Le poids de l’informel : le secteur informel surfe sur plus de 95 % du tissu économique de l’Uemoa (le Bénin étant passé de 97 % à 85 % à la fin de 2025 grâce aux réformes de dématérialisation et au guichet unique). Ce manque de formalisation exclut de facto ces structures des circuits officiels. Les retards de paiement : un fléau qui asphyxie la trésorerie des rares Pme qui parviennent à décrocher des marchés.

Pour enrichir sa réflexion, le Dr Issifou Chabi Mougnan propose une analyse comparative exploratoire des meilleures pratiques internationales. Il met notamment en exergue deux modèles de réussite : le modèle américain (Sba) et le modèle sud-coréen. En ce qui concerne, la Small Business Administration (Sba), instituée en 1953, repose sur la garantie des prêts octroyés aux Pme par les banques et sur un système rigoureux de quotas. L’administration fédérale américaine a l’obligation légale d’attribuer entre 23 % et 40 % de ses contrats publics aux PME, avec l’obligation de produire un rapport annuel de performance. Pour le second modèle, la Corée du Sud affiche un taux d’accès des Pme à la commande publique de 75 % (fin décembre 2025). Ce succès repose sur le « Fonds des fonds », une structure publique d’intermédiation financière, ainsi que sur l’exclusivité de certains marchés réservés aux Pme, interdisant l’accès aux grands groupes dès lors que les compétences des Pme sont avérées.

En revenant au contexte sous-régional, l’auteur pointe du doigt le décalage flagrant entre les textes communautaires et les réalités nationales. Les directives de l’Uemoa sur les Pme, inchangées depuis 2005, souffrent d’un obsolescence juridique, tandis que l’Observatoire régional des Pme peine à fonctionner. Chaque État applique ses propres règles, créant des disparités là où une harmonisation stricte est requise. Pour le Dr Issifou Chabi Mougnan, les marchés publics ne doivent plus être perçus comme de simples dépenses de prestige, mais comme un investissement stratégique.
Citant l’illustre Wangari Maathai qui dit : « Si vous voulez aller loin, allez-y ensemble » et Nelson Mandela, l’auteur conclut que la prospérité de l’espace Uemoa ne se fera qu’en plaçant les Pme au cœur des politiques de développement. Une œuvre salutaire, technique et indispensable pour repenser l’économie de notre sous-région.
Donatien Fernando SOWANOU
