Le théâtre africain bouge, se métamorphose et brise ses propres chaînes. Mais pour comprendre où il va, encore faut-il savoir d’où il vient et qui en a tracé les lignes directrices. C’est tout le sens du vibrant hommage scientifique qui s’annonce à l’Université d’Abomey-Calavi (Uac). le Professeur Raphaël Yebou, président du comité d’organisation, a levé le voile sur un événement crucial : le colloque international consacré à l’œuvre du Professeur Pierre Médéhouègnon. Une occasion idéale pour plonger dans les mutations d’un art qui est le miroir de nos sociétés.
Le « Pli » de la rigueur : portrait d’un maître à penser.

Pour ceux qui ne fréquentent pas les couloirs de la Faculté des Lettres, le nom du Professeur Pierre Médéhouègnon évoque peut-être une ombre lointaine. Pour le monde universitaire ouest-africain (du Bénin au Burkina Faso, en passant par le Togo et la Côte d’Ivoire), il est un monument. D’abord chercheur en littérature africaine globale, il a opéré un virage décisif pour consacrer sa thèse d’État et sa vie au théâtre et au conte.
Le Professeur Raphaël Yebou dessine les contours d’un enseignant hors pair, habile à capter l’attention des étudiants dès la première année. Mais au-delà du charme de la transmission, c’est la rigueur de la méthode Médéhouègnon qui reste gravée dans les mémoires. Avec un sourire qui trahit une profonde gratitude, il se souvient avoir dû réécrire l’introduction de son mémoire de maîtrise à cinq reprises ! Une exigence payante : c’est ce « pli », cette obligation de bien faire, qui forge la qualité de la relève. Visionnaire, Pierre Médéhouègnon n’a pas cherché à briller seul ; il a patiemment préparé ses successeurs pour que le département des Lettres modernes continue de rayonner bien après son départ à la retraite.
1990 : Le grand tournant de la liberté dramatique

Le colloque s’articule autour d’une thématique précise : « Les voies et pratiques nouvelles du théâtre en Afrique depuis 1990 ». Pourquoi cet arbitrage temporel ? L’explication du Professeur Yebou est lumineuse : 1990 marque le vent des Conférences nationales et l’avènement de la démocratie sur le continent. En libérant la parole politique, ce tournant historique a aussi libéré le génie créateur. Avant 1990, le théâtre subissait encore fortement l’emprise des modèles coloniaux ou des rigidités classiques. Après 1990, les dramaturges s’affranchissent des canons traditionnels. Finie la subdivision stricte en actes et en scènes ; place à l’expression brute, à l’hybridation des genres et à l’audace. Le colloque explorera ces zones nouvelles : la mise en scène de l’intime, le traitement subversif du corps comme langage, mais aussi l’irruption du numérique qui redéfinit la représentativité et l’archivage des œuvres. Mieux encore, on assiste aujourd’hui à un théâtre qui va « pourchasser le spectateur », sortant des quatre murs de la salle classique pour investir l’espace public.
Briser le drame de la retraite universitaire

Au-delà des communications scientifiques, ce colloque prévu pour s’ouvrir le jeudi 25 juin portera une charge émotionnelle et sociale forte. Le Professeur Yebou a profité pour soulever une problématique poignante : le sentiment d’exclusion qui frappe souvent les universitaires admis à la retraite. « C’est un drame », s’est-il insurgé, plaidant pour que nos institutions imaginent des mécanismes (conférences régulières, expertises) pour continuer à valoriser cette mine de sagesse et de connaissances. L’hommage du second jour de l’événement se veut donc un signal fort, un pont générationnel pour que les étudiants découvrent « le maître de leurs maîtres ».
À quoi sert le théâtre ?

À l’éternelle question provocatrice de l’utilité de la littérature, la réponse du professeur Yebou résonne comme un plaidoyer pour l’avenir de la cité. On ne peut pas se mettre à la fenêtre pour se regarder passer dans la rue. C’est le dramaturge qui nous offre ce miroir. Le théâtre nous permet de lire notre société autrement. Loin d’être un simple divertissement, la création dramatique devrait, selon lui, inspirer les mairies, les préfectures et les sommets de l’État dans la gestion des affaires publiques.
Ce colloque ne sera pas qu’une succession de lectures académiques ; il s’annonce comme une célébration socioculturelle vivante, indispensable pour tous ceux qui croient que la culture est le socle du développement. Le rendez-vous est pris sur le campus d’Abomey-Calavi pour honorer un homme, mais surtout pour penser le théâtre de demain.
Donatien Fernando SOWANOU,
