Dans la création littéraire béninoise, aborder les méandres du mythique et de la tradition est un exercice sur un fil de rasoir. Entre la tentation du folklore et le risque d’alimenter les préjugés, l’écrivain trace sa voie. C’est précisément à cette croisée des chemins que nous convie Fatiou Koudenoukpo dans son récit La Fossoyeuse. L’auteur s’est livré à un exercice de vérité face aux interrogations exigeantes, révélant la complexité d’une œuvre qui explore les fractures familiales, les forces occultes et le rôle central de la femme dans la société.

La Fossoyeuse retrace le destin d’un homme dont l’existence bascule sous le coup d’initiatives spirituelles hostiles orchestrées par sa propre tante. Un engrenage déstabilisateur qui détruit son foyer et le pousse au bord de l’abîme, avant qu’une remontée vers l’équilibre ne devienne possible. À la question de savoir si le roman n’exagère pas le pouvoir de nuisance à distance ou la réputation « mystique » souvent attribuée au Bénin, Fatiou Koudenoukpo répond avec le pragmatisme de l’observateur social : « Je ne crois pas exagérer. En tant que Béninois, c’est quelque chose qui nous identifie un peu partout. On n’en a pas la preuve formelle, mais quand on regarde ce qui se passe dans la société, on est obligé de le relater pour avertir » explique-t-il.

L’auteur ne cherche ni à condamner ni à faire l’apologie de ces pratiques. Il rappelle que si la crainte des forces occultes béninoises existe hors des frontières, la tradition recèle également des vertus thérapeutiques et réparatrices. La médecine traditionnelle et le recours aux forces ancestrales apparaissent ainsi dans le récit comme le couteau à double tranchant d’une même réalité culturalo-sociale.

La femme : moteur de vie ou vecteur de chaos ?
L’un des axes les plus percutants de l’échange réside dans le statut accordé aux figures féminines. Entre la tante instigatrice du malheur et la deuxième épouse instrumentalisée pour déstabiliser le foyer, le roman semble charger la femme de tous les maux. Face aux soupçons de misogynie, Fatiou Koudenoukpo s’inscrit en faux et revendique au contraire une lecture de la puissance féminine : refus du « sexe faible », le reflet des tensions sociales et le pouvoir de construire ou de détruire. Pour l’auteur, la femme occupe une place centrale et possède une force d’impact immense sur le destin de l’homme. Les rivalités entre belles-sœurs ou au sein des familles élargies ne sont pas des caricatures, mais le miroir de réalités complexes. « Quand la femme veut te perturber, elle va te perturber. Mais si elle veut faire de toi un homme qui réussit sa vie, elle le fera aussi », résume-t-il.

Tradition, foi et modernité : le regard de l’écrivain
Sans détour, Fatiou Koudenoukpo distingue la foi religieuse des réalités culturelles et médicales ancestrales. Pour lui, recourir à la médecine traditionnelle pour guérir ne contredit en rien la foi en un Dieu unique. Enfin, abordant le thème de la polygamie sous-jacent dans le récit de la crise conjugale du protagoniste, l’écrivain garde sa posture d’observateur. S’il reconnaît que la polygamie a structuré la société traditionnelle en fournissant bras et descendance, il pointe du doigt les réalités du monde moderne notamment le coût de la scolarisation des enfants qui imposent aujourd’hui une redéfinition des choix de vie.

La Faussoyeuse de Fatiou Koudenoukpo ne se contente pas de raconter une histoire de déconstruction et de renaissance. C’est un voyage nuancé au cœur des croyances, des relations humaines et des tiraillements d’une société béninoise partagée entre le poids de ses traditions et les exigences du présent. Une lecture stimulante qui invite chacun à observer, comprendre et choisir.

Donatien Fernando SOWANOU

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